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Franck
Collection : 
Parution : 
08/09/2010
304 pages
Format :
135 x 215 mm
EAN : 
9782234064515
Prix: 
19.30 €
Ce livre existe en version numérique

Franck

Franck est né en1968. Enfance et famille d’accueil dans le Nord. Apprenti en pâtisserie à Paris. Puis Gare du Nord, Jourdain, Oberkampf, Les Halles, la vie dans les squats, les bars, les halls de gare, les stratégies pour faire la manche, la réalité de la marge. Après c’est Fleury-Mérogis, le quotidien de la cellule et du parloir, Béthune ou Lille, les maisons d’arrêt, le juge, le tribunal. 
La narratrice de ce récit est la femme qui a aimé Franck, qui l’a soutenu, l’a visité en prison, a été le témoin de son errance et de sa chute. Celle qui a pris le métro, le bus, le train, voyagé des journées entières pour trente minutes de parloir, celle qui a réuni les papiers, fait des colis, déjoué les tracas avec l’AP (Administration pénitentiaire), celle qui a eu peur, qui a attendu, espéré. De ville en ville, de rues en montées d’escaliers, de chambres d’hôtel en cours d’immeubles, de couloirs en guichets, elle témoigne, observe, se souvient, écrit dans une langue tendue, acérée et visuelle, à la poésie parfois brûlante et approche au plus juste le sentiment de vertige, de solitude et de violence contenue dans les villes. 
Franck est un livre qui dit la trajectoire d’un homme indésirable, qui n’a pas su trouver sa place mais a seulement tracé sa route dans des lieux hostiles et provisoires, poussé à la fuite, à la rue, à l’échec, traînant un sac qui contient toute son existence : lettres, photos, papiers, minicassette et quelques livres, dont Le vieil homme et la mer d’Hemingway. 
Mais plus qu’un récit attaché à la seule vie de Franck, c’est aussi un livre qui dresse le portrait d’une société tout entière en posant avec force la question de l’homme chassé et celle de la prison : comment elle agit sur les hommes, comment elle humilie, soumet et interdit à ceux qui se retrouvent entre ses murs de se construire une vie future.
Extrait: 
et puis pourquoi ça ne serait pas là CHÂTEAU-LANDON C'est un immeuble très simple, cinq étages au soleil donnant sur les voies de départ. La porte d'entrée, peinte du même bordeaux que l'une des deux boutiques fermées au rez-de-chaussée, est ajourée presque aux deux tiers, compliquée de volutes. Derrière cette porte que personne ne poussera, un hall donne sur une seconde porte dont le verre craquelé ne laisse voir clairement ni escalier ni loge, distord au contraire un amas déjà flou de lattes (marches ? planches ? rampes ?), on dirait en passant qu'un enfant plein de rage a jeté ses Kaplas en l'air et qu'ils y sont restés, figés dans l'épaisseur des vitres. S'il y a une cour ? Peut-être. Un ascenseur ? Peu de chance. Au dernier étage sous les toits une fenêtre est ouverte. Au-dessus, décalée d'un mètre, l'unique cheminée laisse passer en arc de cercle un câble accroché à l'antenne, au sommet de l'immeuble d'à côté. Il faudrait grimper les échelons, trente-huit barreaux de fer enchâssés dans la brique, être à pic pour s'accorder ainsi de la cheminée à l'antenne mais personne ne grimpera. Parisiens, voyageurs, venus là par hasard ou par nécessité, nous resterons en bas sur le trottoir d'en face. À gauche de cette fenêtre un rideau à demi fermé. À droite deux jardinières où poussent quelques plantes, deux trois aromatiques qui elles aussi montent en volutes, modestes, vers la main de la voisine qui n'a plus qu'à la tendre pour leur couper la tête. On sait pourtant ce que valent des plantes à la fenêtre, surtout dans la rue La Fayette, à peine écloses déjà tachées de crasse. Tu dors. Enfin je ne sais pas. Déjà tachées de crasse et de vapeurs d'essence. Par la fenêtre ouverte on ne voit que le blanc du mur. On devine lorsqu'on vient de Jaurès qu'en haut près de la vitre un ballon pour l'eau chaude, un meuble de cuisine ont été accrochés. En s'éloignant, avant d'arriver rue d'Alsace, un plafonnier rond et pâle surgit. C'est tout, c'est décidé, on n'y verra rien d'autre. De ta chambre tu domines les toits qui abritent les quais, les voies de la gare de l'Est. Se courbent, se répondent ces longs filets de toits dont la matière mobile fait penser à des algues qui glissent entre les doigts, qui passent entre les cuisses. Quand on est sur le trottoir qui enjambe le pont, corps en biais ajusté au treillage, on rêve de tout voir sans se tordre le cou, et de ta chambre donc. Mais toi tu ne vois rien, tu ne t'accoudes jamais pour embrasser le paysage. Connais-tu même ce pont, arrêt Château-Landon, où se trouve ton immeuble ? On dirait que tu ne dors pas. Allongé sur le lit tu cherches, captes l'ombre des croisillons frottée par le passage incessant des camions (on se demande comment dormir ici). Toi, le corps bien à plat, les bras derrière la nuque, par la fenêtre ouverte disons que tu devines ce pont rue La Fayette. Faux treillis métallique, masse de béton armé, l'ombre s'étire et tu t'étires de même. D'une pile à l'autre tu répertories chaque ligne, comptes les poutres maîtresses. Tu connais le volume, le nombre des boulons à leurs apparitions, distorsions sur le mur. Raccords, fissures, tu calcules au plus juste, tu restitues les proportions selon le degré de lumière. Cherches, captes, recommences et t'accroches. Ce matin-là encore agrégé au plafond tu suis des yeux les arches, le treillage qui bascule quand le 26 démarre et comprime son ombre sans jamais te lever. Mais il fait beau, lève-toi !