Les bonnes feuilles

“ La Ballade de Lila K ”

Blandine Le Callet

Quand je suis arrivée dans le Centre, je n’étais ni bien grande, ni bien grosse, ni en très bon état. Ils ont tout de suite cherché à me faire manger. Me faire manger, c’était leur obsession, mais c’était trop infect. Chaque fois qu’ils essayaient, je détournais la tête en serrant les mâchoires. Lorsqu’ils parvenaient malgré tout à me glisser une cuillerée dans la bouche, je la recrachais aussitôt. Plusieurs fois j’ai vomi, de la bile et du sang. C’est écrit dans le rapport. Finalement, ils m’ont attachée sur mon lit, puis ils m’ont enfoncé une sonde dans le nez, et m’ont nourrie par là. On ne peut pas dire que c’était confortable, mais enfin, c’était mieux qu’avaler leurs immondices. Je ne supportais pas le moindre contact. C’est écrit en page treize : Hurle dès qu’on la touche. Juste après : Sédation. Sédation, ça veut dire injections d’anxiolytiques, sangles, et musique douce pour enrober le tout d’un peu d’humanité. Voilà comment ils sont parvenus à me faire tenir tranquille et à me trimbaler de service en service afin d’effectuer leurs batteries d’examens : ils m’ont palpée, auscultée, mesurée, pliée dans tous les sens. Ils m’ont planté des aiguilles dans le corps, ont branché sur moi des machines. Ils m’ont photographiée, aussi. Je pleurais sous les flashes. Alors ils m’ont donné des lunettes noires qui tenaient avec des élastiques, et je n’ai plus rien dit. Ils m’ont opérée des mains peu après. Mes doigts ont été séparés sans problème. Je n’ai pas de séquelles, seulement des cicatrices, très fines et nacrées, que je prends soin de cacher en serrant bien les poings, pour éviter les questions indiscrètes. Ils me gardaient la plupart du temps dans une pièce close maintenue dans la pénombre. Je flottais dans une sorte de torpeur, sans conscience du temps qui passe, et c’était aussi bien. Dès que j’émergeais du brouillard, j’appelais ma mère. Je ne savais rien dire d’autre, ama, ama, ama, des heures durant, dans l’espoir que cette mélopée, poursuivie sans relâche, finirait par me la ramener. Un monsieur est venu : Il faut que tu arrêtes d’appeler ta maman. Ta maman est partie. Est-ce que tu comprends ? J’ai fait oui de la tête. Tu es en sécurité ici. Tout ira bien, tu verras. Seulement, il faut que tu arrêtes d’appeler ta maman. Il parlait doucement, mais il y avait ses yeux, très froids, une sourde menace sous la douceur des mots. J’ai senti qu’il valait mieux ne pas les contrarier. Ils risquaient de faire du mal à ma mère si je n’obéissais pas. Alors, j’ai obéi : j’ai cessé de l’appeler, pas de penser à elle. Il me fallait bien ça pour supporter les bruits. Il en venait de partout, à l’assaut de ma chambre. Des chuchotements derrière la porte, et les gémissements des enfants enfermés dans les chambres voisines, comme des cafards sur mon visage, des mouches grignotant mes tympans. Même en remuant la tête, très fort de gauche à droite, je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Ils s’accrochaient à moi, ils me mangeaient le crâne, sans jamais s’arrêter. J’aurais voulu me plaquer les mains sur les oreilles et me réfugier sous le lit, roulée en boule bien compacte. Cela m’aurait peut-être aidée à retrouver ce silence dense, tissé de bruits feutrés, qui me protégeait autrefois, quand j’étais allongée dans mon cocon obscur. Mais j’étais attachée, et bien trop épuisée pour faire autre chose que miauler faiblement comme un chaton perdu.

> retour à la sélection

“ Le premier mot ”

Vassilis Alexakis

Je n’avais pas imaginé que le soleil me rappellerait si vivement mon frère. Il n’aimait pas particulièrement le soleil. Il portait toujours en été un chapeau de feutre brun qu’il avait acheté en Italie. Il était convaincu qu’il le protégeait mieux que les chapeaux de paille. Il ne s’en séparait que pour se baigner. Il le déposait sur le sable ou sur les galets avec sa chemise, sa serviette de bain, ses sandales et son livre. La lumière du soleil le fatiguait, il affirmait qu’elle écrasait le paysage. – Aucun paysage n’est beau à midi, disait-il. Il portait aussi des lunettes de soleil. Je me souviens de lui, enfant, essayant les lunettes de notre père. Il ne parvenait à les fixer sur son nez qu’en tournant son visage vers le ciel. – Tu vas les casser ! l’avertissais-je. Un jour, en effet, il les a laissées tomber et l’un des verres s’est fêlé. – Tu vois, m’a-t-il déclaré avec suffisance, je ne les ai pas cassées, je les ai simplement fêlées ! Il attribuait déjà une grande importance au bon usage des mots. Il ne restait guère sur la plage après le bain. À peine séché, il allait se mettre à l’abri sous la tonnelle de la taverne la plus proche. – Le soleil ignore les ombres, disait-il. Il ne soupçonne même pas qu’elles existent. Le fait est qu’une vive émotion m’a gagnée avant-hier matin lorsqu’un soleil radieux a surgi à travers les nuages épais qui couvraient le ciel de l’Attique. J’étais assise dans un café de la place de Colonaki où j’avais rendez-vous avec Margarita. Mes yeux se sont aussitôt remplis de larmes. « Miltiadis, mon bon Miltiadis, ai-je murmuré, comment as-tu pu nous faire ça ? » J’ai vu Margarita s’approcher à travers mes larmes. – C’est à cause du soleil, lui ai-je expliqué. – Allons donc à l’intérieur, a-t-elle décidé en glissant sa main sous mon aisselle pour m’aider à me lever. Le soleil m’a de nouveau rendu visite hier matin alors que je prenais le café sur mon balcon. Il ne m’éclairait pas directement. Il baignait en revanche l’appartement d’en face où une jeune fille nettoyait les vitres. Elle m’envoyait de temps en temps une éclatante lueur, qui balayait le balcon dans tous les sens et disparaissait aussi soudainement. Le verre d’eau qui était posé devant moi dégageait par ins- tants une lumière aveuglante, il s’animait, comme s’il avait voulu me dire quelque chose. «C’est exactement cela, il veut me dire quelque chose, seulement il ne le sait pas », ai-je songé, et une fois encore j’ai été au bord des larmes. Le temps est magnifique. On a l’impression que le printemps est arrivé alors que nous ne sommes qu’au début du mois de janvier. Serionsnous en train de traverser les fameux jours alcyoniens, qui interrompent momentanément le cours de l’hiver ? Je n’ai jamais réussi à savoir à quelle date intervenait cette trêve. Pourquoi ai-je quitté si hâtivement l’appartement du boulevard Haussmann ? Je suis partie le lendemain des obsèques qui ont eu lieu samedi, le 5 du mois. Nous sommes aujourd’hui le 9. Il faisait un temps d'hiver à Paris, il a même plu le jour de l’enterrement. Je voyais les gouttes tomber sur le pare-brise de la voiture d’Aliki pendant que nous avancions vers le cimetière du Montparnasse. Celles que les essuie-glaces ne pouvaient atteindre restaient fixées sur la vitre. Elles étaient maintenues par la pression du vent tant que nous roulions. Mais dès que nous avons garé la voiture, elles ont chuté toutes ensemble. La pluie s’est arrêtée peu après. J’ai constaté qu’elle avait eu le temps de nettoyer le feuillage des arbres, de laver les tombes, de faire la toilette du cimetière de façon qu’il puisse accueillir dignement mon frère. C’est la pluie, plus que le soleil, qui devrait me le rappeler, étant donné qu’il a passé la plus grande partie de sa vie à Paris.

> retour à la sélection

“ Nagasaki ”

Eric Faye

Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l'être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans son pavillon d'un faubourg aux rues en chute libre. Et voyez ces serpents d'asphalte mou qui rampent vers le haut des monts, jusqu'à ce que toute cette écume urbaine de tôles, toiles, tuiles et je ne sais quoi encore cesse au pied d'une muraille de bambous désordonnés, de guingois. C'est là que j'habite. Qui ? Sans vouloir exagérer, je ne suis pas grand-chose. Je cultive des habitudes de célibataire qui me servent de garde-fou et me permettent de me dire qu'au fond, je ne démérite pas trop. J'ai parmi mes habitudes celle de suivre le moins possible mes collègues quand, après le bureau, ils sortent lamper quelques verres de bière ou flacons d'alcool. J'aime me retrouver un peu avec moi-même, chez moi, pour dîner à la bonne heure : je ne dépasse en aucun cas dix-huit heures trente. Si j'étais marié, je ne m'imposerais sans doute pas la même discipline, me laisserais aller souvent à les suivre, mais je ne le suis pas (marié). Mon âge, au fait : cinquante-six. Ce jour-là, parce que je me sentais un brin fiévreux, je suis rentré plus tôt que d'ordinaire. Il ne devait pas être dix-sept heures quand le tram m'a déposé dans ma rue, un sac de provisions à chaque bras. Il est rare que je me retrouve si tôt chez moi pendant la semaine, aussi ai-je eu l'impression d'y entrer par effraction. Effraction est sans doute un bien grand mot, et cependant… Jusqu'à un temps assez récent, je ne fermais pas souvent à clé lorsque je m'absentais ; notre quartier est sûr et plusieurs vieilles dames du voisinage (Mmes Oˉ ta, Abe et d'autres un peu plus loin) passent le plus clair de leurs journées chez elles. C'est commode, les jours où je suis chargé, d'avoir laissé ouvert : en descendant du tramway je n'ai que quelques mètres à faire, puis je pousse la porte coulissante et me voilà à l'intérieur. Le temps de retirer mes chaussures et d'enfiler des chaussons et je range les victuailles dans les placards de la cuisine. Ensuite, je m'assois et je souffle, mais aujourd'hui, je n'ai pas eu ce luxe : à la vue du frigo, mes inquiétudes de la veille se sont réveillées en sursaut. Tout m'a pourtant paru normal, lorsque je l'ai ouvert. Chaque chose était à sa place, c'est-à-dire à la place occupée au matin, à mon départ. Les légumes vinaigrés, le tofu en cubes, les anguilles pour le dîner. J'ai inspecté avec soin chaque clayette en verre. Sauce au soja et radis, laminaires séchées et pâte de haricots rouges, poulpe cru dans un Tupperware. Sur l'étagère du bas, les petits paquets triangulaires de riz aux algues étaient bien au nombre de quatre. Et les deux aubergines étaient là. Je me suis senti allégé d'un poids, d'autant plus que la règle, j'en étais certain, allait elle aussi me rassurer. C'est une règle en acier inoxydable d'une longueur de quarante centimètres. Sur un côté non gradué, j'ai collé une bandelette de papier blanc, puis j'ai plongé l'instrument dans une brique de jus de fruits multivitaminé (A, C & E) entamée le matin même. J'ai attendu quelques secondes, le temps que ma sonde s'imprègne de liquide, puis l'ai retirée lentement. Je n'osais pas regarder. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ… Quelqu'un s'était servi. Or je vis seul.

> retour à la sélection

> retour à la sélection

“ La mort naturelle ”

Agnès Olive

Alors ça commence comme ça une histoire d'amour avec Marie. Ça commence avec un homme qui ne lui plaît pas spécialement au départ. Il s'appelle Philippe. Il est journaliste à Paris. Rien de spécial. Il travaille beaucoup, il est même connu depuis quelque temps, depuis qu'il fait de la télé notamment, mais c'est pas important ça, on s'en fout complètement. Ce qui est important, c'est que cet homme, elle le connaît depuis longtemps. Elle sait qu'il ne peut pas, qu'il n'est pas libre, qu'il est marié, qu'il a deux enfants, mais ça c'est rien, parce qu'en plus c'est le mari de son amie Claire, sa vieille copine de fac. Alors elle sait qu'elle ne peut pas, qu'elle n'a pas le droit, que c'est pas bien, que c'est presque impossible, et dès qu'elle commence à se dire ça, cet homme commence à lui plaire. Dès qu'elle se dit qu'il ne faut pas, elle a toujours envie de le faire. Alors à l'arrivée, il lui plaît cet homme, il lui plaît même tout spécialement. Mais il faut raconter comment Philippe a débarqué dans sa vie, un beau matin, comment il a déboulé, alors qu'elle s'attendait à tout sauf à lui. Ils se sont rencontrés par hasard dans la rue, enfin, le hasard, on sait que ça veut rien dire, ou plutôt que ça veut tout dire, ce qui veut dire la même chose, et donc, c'était rue du Dragon, à Paris, dans le Quartier latin, il était seul, il marchait, comme ça, dans la rue, tout seul et très vite, comme Marie, elle aussi, elle marchait, comme ça, dans la rue, toute seule et très vite. Ils auraient presque pu se percuter tous les deux, tellement chacun marchait comme ça, pressé, et pris dans ses pensées, mais quand même, faut pas exagérer, ils se sont vus au dernier moment, juste avant de se cogner. Finalement ils sont allés dans un bar à côté, Le Dragon, c'était tout près, ils sont allés prendre un café ensemble, tous les deux, et puis ils ont parlé, longuement parlé, d'abord de Claire et après de lui, et ça allait pas fort lui, a priori. Ils se sont parlé, en tête à tête, ou face à face, mais les yeux dans les yeux, et beaucoup plus longtemps que normalement, parce que ça faisait longtemps qu'ils ne s'étaient plus vus, parce que ça faisait longtemps qu'ils ne se voyaient plus, et puis lui, il avait besoin de parler à quelqu'un, alors il s'est beaucoup confié, il s'est livré, il s'est dévoilé, et puis à un moment donné, il a tout déballé : – Avec Claire c'est mort, c'est fini, il a dit, j'arrive plus à l'aimer, je la désire plus, je peux plus la baiser, c'est foutu, notre couple est foutu, on est foutus tous les deux, on s'aime plus. Enfin moi, je l'aime plus. Et puis elle, Marie, elle l'a beaucoup écouté, parce qu'elle était émue, parce qu'elle était touchée, et il faut le dire d'emblée parce que c'est important pour la suite des événements, et puis il faut le dire aussi parce que c'est vrai, que Marie, quand elle est émue, elle est foutue.

> retour à la sélection

“ Les chagrins ”

Judith Perrignon

Au premier mars mille neuf cent soixantetreize, plus aucun fourgon n'avait passé la porte. Personne ne s'était assis au café Les Platanes, juste au coin de la rue, dans l'attente d'une visite. La prison était vide. Au-dessus du porche d'entrée, adossé au drapeau français, un panneau disait : Terrassement. Démolition. Entreprise Bonaldy. Un chantier préparait l'oubli. Puis les ouvriers étaient venus, ils avaient disparu derrière les murs. Ils étaient les derniers sur ce continent désert et ils voulaient voir avant de démolir. Alors ils avaient marché sans parler, sans outils, ils avaient regardé à travers l'oeilleton grillagé des portes désormais ouvertes, mesuré de quelques pas l'espace d'une cellule à trois lits, plissé les yeux devant des graffitis, traversé des couloirs, des passerelles qui menaient de la cellule au parloir, de la cellule à l'atelier, de la cellule à la chapelle. Dans la grande salle dominée par un pupitre sur une estrade, ils avaient pensé au réfectoire, à l'atelier, à ce qu'on mange en prison, à ce qu'on y fait et à ce qu'on n'y fait plus, ils avaient deviné le ballet des religieuses menant les enfermées, le bruit des serrures et des loquets qu'on abaisse. La Petite Roquette murmurait encore. Telle la mer à marée basse, elle dévoilait pour eux la trace de ceux et de celles que le siècle écoulé avait jetés là. Des enfants d'abord, jeunes vagabonds, voleurs ou mendiants. Ils avaient défié la police, les chemins de fer, l'autorité de leurs pères, ils avaient de six à vingt ans et avaient gravé dans la pierre des coeurs transpercés d'une épée, signés d'un M.O.V. Courage et sang. M.O.V. ça devait vouloir dire : Mort aux vaches. Des femmes ensuite, trop dures ou trop faibles, meurtrières, voleuses, putes, faiseuses d'anges, proxénètes, droguées, politiques ou juste coupables de chèques sans provision. Des rideaux fleuris pendaient encore devant leurs barreaux. Les démolisseurs y avaient vu des regrets cousus main, un vieux rêve d'intérieur, un éternel féminin qui toujours semble attendre quelqu'un. Ils avaient effleuré sans un commentaire. Au bout d'une heure, ils avaient même cru voir passer le temps tel un vieux gardien poursuivant sa ronde malgré le départ des détenues, ils entendaient sa récitation, les années, les mois, les semaines et les jours, cellules fermées à 19 heures, extinction des feux à 21 heures. Il faut être dehors pour croire le temps insaisissable.

> retour à la sélection

“ A la folle jeunesse ”

Ann Scott

Le taxi filait sur les berges désertes. Il avait neigé dans la nuit, mais ce n'était pas un de ces 1er janvier radieux où en sortant on est ébloui par le blanc qui recouvre tout, et les rues sont arrêtées, immobiles, silencieuses, jusqu'à l'air qui semble purifié. C'était un jour grisâtre qui se levait, à 8 heures du matin, et des quelques flocons tombés dans la nuit, il ne restait qu'une couche de glace sur les toits des voitures garées. Derrière la vitre embuée se succédaient les bascôtés souillés de boue, les péniches amarrées et les eaux ternes de la Seine que le courant parsemait de crêtes d'écume. Çà et là, des silhouettes emmitouflées vidaient des seaux d'eau bouillante sur les ponts des péniches, soulevant de brusques nuées de vapeur comme des steaks jetés dans une poêle. Affalée en travers de la banquette, le manque de sommeil me donnait la nausée. La radio qui passait Hotel California me donnait envie de hurler, ou de pleurer, et dans les paroles je voyais ma tante. Je la voyais le matin de sa mort, avant que le moteur de sa 911 lâche sur Pacific Coast Highway et qu'on achète la Plymouth pour continuer à rouler. Je la voyais dans la cuisine, au petit déjeuner, en peignoir, une serviette enroulée autour des cheveux, en train de boire un whisky en même temps qu'elle tassait le coussin d'une chaise afin que je m'y asseye. Je voyais ses doigts crispés autour du verre pour ne pas le lâcher, un verre en cristal trop large, trop épais, trop lourd, et ses phalanges entre ses bagues qui devenaient blanches. Je voyais la fraction de seconde où le verre lui avait échappé, et ses jambes nues qui s'étaient contentées de se raidir au lieu de reculer pour ne pas être éclaboussées ou recevoir d'éclats. Je voyais ses orteils dans la flaque, le vernis impeccable, le verre qui s'était simplement cassé en deux, et je voyais ses yeux bleus : ils fixaient un glaçon qui avait glissé sur le carrelage jusqu'à la baie vitrée, mais ils auraient aussi bien pu fixer le type qui passait une épuisette à la surface de l'eau de la piscine, quand elle avait dit que regarder un glaçon fondre était comme voir quelqu'un sans substance s'évaporer. Quelques mois plus tard, le soir du réveillon, au Palace, alors que je dansais sur la piste et que je levais un gin tonic à sa santé, alors que je le tendais vers la boule à facettes dont les éclats me rappelaient ses bracelets, un type m'avait bousculée et un glaçon avait giclé du verre. Il avait atterri sur le haut d'une enceinte à côté de moi, une enceinte recouverte de confettis d'argent qui se reflétaient dans ses arêtes, et malgré la moiteur de l'endroit bondé, il trônait là intact, cristallin. Pas même l'amorce d'une infime petite flaque. Rien qui laissait présager du début de la fin, et c'était comme ça que ma vie m'apparaissait à quelques jours de mon quinzième anniversaire. Intacte, même quand certains points de non-retour semblaient déjà avoir été franchis. Sauf que la semaine prochaine je n'aurai pas quinze ans. Ce glaçon a maintenant fondu depuis vingt-cinq ans, et avec lui ont disparu l'insolence et la fièvre pour céder la place à la peur.

> retour à la sélection

“ Purge ”

Sofi Oksanen

1992, ESTONIE OCCIDENTALE
C’est toujours la mouche qui gagne Aliide Truu fixait une mouche du regard et la mouche la fixait aussi. Elle avait des yeux globuleux et Aliide en avait la nausée. Une mouche à viande. Exceptionnellement grosse, bruyante, et qui ne demandait qu’à pondre. Elle guettait pour aller dans la cuisine et se frottait les ailes et les pattes, sur le rideau de la chambre, comme si elle s’apprêtait à passer à table. Elle était en quête de viande, de viande et rien d’autre. Les confitures et autres conserves ne craignaient rien, mais la viande… La porte de la cuisine était fermée. La mouche attendait. Elle attendait qu’Aliide se lasse de la traquer dans la chambre et qu’elle sorte, qu’elle ouvre la porte de la cuisine. La tapette fouetta le rideau de la chambre. Le rideau ondula, chiffonnant les fleurs de dentelle et dévoilant furtivement les oeillets d’hiver derrière la fenêtre, mais la mouche se déroba et alla déambuler sur la vitre à une bonne distance au-dessus de la tête d’Aliide. Du calme ! Elle en avait besoin, maintenant, pour garder la main ferme. La mouche avait réveillé Aliide ce matin-là en se promenant tranquillement sur ses rides comme sur une route nationale, l’asticotant avec impertinence. Aliide avait arraché sa couverture et s’était empressée de fermer la porte de la cuisine avant que la mouche ne parvienne à s’y glisser. Qu’est-ce qu’elle était bête. Bête et méchante. La main d’Aliide agrippa le manche de bois de la tapette lustré par l’usure, et elle frappa de nouveau. Le cuir craquelé de la tapette heurta la vitre, la vitre vibra, les anneaux cliquetèrent et la corde de coton servant de tringle fléchit derrière le cache-tringle, mais la mouche narquoise prit encore la tangente. Bien qu’Aliide tentât depuis une bonne heure de lui régler son compte, la mouche était sortie victorieuse de chaque round, et elle voletait maintenant au ras du plafond en bourdonnant grassement. Une mouche à viande dégueulasse, élevée dans une fosse à ordures. Elle finirait quand même par l’avoir. Elle allait se reposer un peu, la liquider, et puis se consacrer à écouter la radio et faire des conserves. Les framboises l’attendaient, et les tomates, les tomates mûres et juteuses.
Cette année, la récolte avait été particulièrement bonne. Aliide rajusta les rideaux. La cour pluvieuse dégoulinait de gris, les branches mouillées des bouleaux frémissaient, les feuilles ratatinées par la pluie, les herbes oscillaient et de leurs pointes suintaient des gouttelettes. Et dessous, il y avait quelque chose. Un ballot. Aliide s’abrita derrière le rideau. Elle jeta un oeil à l’extérieur, tira le rideau de dentelle devant elle pour qu’on ne la voie pas de la cour, et retint son souffle. Ses yeux passèrent outre les pâtés de mouches sur la vitre et se concentrèrent sur le gazon au pied du bouleau fendu par la foudre. Le ballot ne bougeait pas et il n’avait rien de spécial à part sa taille.
L’été dernier, sur ce même bouleau, la voisine Aino avait été témoin d’un phénomène lumineux tandis qu’elle se rendait chez Aliide, du coup elle n’avait pas osé aller jusqu’au bout, elle avait rebroussé chemin et téléphoné à Aliide pour lui demander si tout allait bien chez elle, s’il n’y avait pas un ovni dans sa cour. Aliide n’avait rien remarqué d’anormal, mais Aino était certaine qu’il y avait des ovnis devant la maison d’Aliide, exactement comme chez Meelis. Depuis, Meelis ne parlait plus que d’ovnis. Le ballot avait quand même l’air d’être de ce monde, assombri par la pluie, il se fondait dans le terrain, il était de taille humaine. Peut-être un des poivrots du village s’était-il endormi dans sa cour. Mais Aliide n’aurait-elle pas entendu, si on avait fait du vacarme sous sa fenêtre ? Elle avait l’ouïe fine, Aliide. Elle sentait l’odeur de la vinasse à travers les murs. Récemment, une bande de poivrots du voisinage était passée devant chez elle avec un tracteur et de l’essence volée, et ce bruit n’avait pas pu passer inaperçu. À plusieurs reprises, ils avaient traversé le fossé et quasiment arraché la clôture d’Aliide. Ici, il n’y avait plus que des ovnis, des vieux et une horde de voyous mal dégrossis. Plus d’une fois, la voisine Aino avait débarqué chez elle au milieu de la nuit, quand les garçons devenaient violents. Aino savait qu’Aliide n’avait pas peur des garçons et qu’elle leur tiendrait tête en cas de besoin.

> retour à la sélection

“ L'Atlas des inconnus ”

Tania James

La journée commence mal. Melvin le sent dès le réveil, comme s’il avait glissé le pied droit dans sa chaussure gauche et qu’il allait devoir se traîner toute la journée avec la sensation d’être parti du mauvais pied. Que ce soit la veille de Noël n’apporte absolument aucune consolation. Ce n’est pas le premier matin qui commence ainsi. Durant ses quarante-cinq années d’existence, Melvin Vallara s’est périodiquement réveillé avec un malaise au creux de l’estomac, une démangeaison intérieure de mauvais augure qui pourrait annoncer n’importe quoi, une piqûre d’abeille comme une épouvantable collision entre un taureau et un bus. Ces deux événements se sont produits le jour de son septième anniversaire, et il n’a jamais oublié le taureau, ni comment il a rebondi sur le dos avant de s’effondrer sur le flanc. C’est écrit dans la Bible : En vérité, je vous le dis, nul n’est prophète en son pays. Ni, ajouterait volontiers Melvin, dans sa propre famille. Sa mère pense que la démangeaison intérieure est plutôt due à des gaz qu’à une manifestation de signes prémonitoires et, comme sa mère avant elle, Ammachi propose alors tout un arsenal de remèdes aux recettes jamais écrites. Elle prépare une sinistre pâtée blanche concoctée à partir d’une racine médicinale moulue et bouillie, tandis que sa petite-fille Linno la regarde faire de la porte de la cuisine. « Quelle racine ? demande Linno. – Le nom, je l’ai oublié. Une racine multi-usages », décide Ammachi, en empruntant l’expression anglaise qu’elle a entendue dans une publicité pour « Stain-Off ! », dans laquelle un savon de dessin animé avait des yeux et un sourire. Linno apporte le bol plein de pâtée de racine multi-usages à son père, qui est affalé sur son lit, un bras posé sur les yeux. Lorsqu’il voit le bol, il se tourne immédiatement de l’autre côté, sur le flanc. C’est un homme peu loquace, mais il est clair que cette pâtée et lui se sont déjà rencontrés. Linno a la foi. Elle a treize ans, elle est obéissante, et persuadée qu’une partie de son devoir consiste à prendre fait et cause pour les prophéties de son père, même s’il lui manque la barbe mousseuse et la mine sombre des prophètes bibliques et même si son nom ne possède pas grand-chose du poids et de la puissance d’un Élie ou d’un Mahomet. En fait, il rappellerait plutôt l’icône d’un saint au regard triste : frêle, perdant ses cheveux, avec un front qui s’agrandit d’année en année. Linno s’efforce de compenser le peu d’attention qu’il reçoit en se consacrant à lui autant qu’elle le peut, elle soutient donc sa décision de rester à la maison et de ne pas aller à la messe du matin. Elle espère également qu’Ammachi la laissera le soutenir sur place. Il n’en sera rien. En fin de compte, Linno part avec le reste de la famille et, en rentrant de l’église, elle trouve Melvin encore endormi, les poings serrés contre son visage, comme pour faire fuir la mauvaise fortune en la rouant de coups.

> retour à la sélection

“ L'Enquête ”

Philippe Claudel

Lorsque l'Enquêteur sortit de la gare, il fut accueilli par une pluie fine mêlée de neige fondue. C'était un homme de petite taille, un peu rond, aux cheveux rares. Tout chez lui était banal, du vêtement à l'expression, et si quelqu'un avait eu à le décrire, dans le cadre d'un roman par exemple, d'une procédure criminelle ou d'un témoignage judiciaire, il aurait eu sans doute beaucoup de peine à préciser son portrait. C'était en quelque sorte un être de l'évanouissement, sitôt vu, sitôt oublié. Sa personne était aussi inconsistante que le brouillard, les songes ou le souffle expiré par une bouche et, en cela, il était semblable à des milliards d'êtres humains. La place de la gare était à l'image d'innombrables places de gare, avec son lot d'immeubles impersonnels serrés les uns contre les autres. Sur toute la hauteur de l'un d'eux, un panneau publicitaire affichait la photographie démesurément agrandie d'un vieillard qui fixait celui qui le regardait d'un oeil amusé et mélancolique. On ne pouvait lire le slogan qui accompagnait la photographie – peut-être même d'ailleurs n'y en avaitil aucun ? – car le haut du panneau se perdait dans les nuages. Le ciel s'effritait et tombait en une poussière mouillée qui fondait sur les épaules puis entrait dans tout le corps sans qu'on l'y invite. Il ne faisait pas vraiment froid, mais l'humidité agissait comme une pieuvre dont les minces tentacules parvenaient à trouver leur chemin dans les plus infimes espaces laissés libres entre la peau et le vêtement. Pendant un quart d'heure, l'Enquêteur resta immobile, bien droit, sa valise posée à côté de lui tandis que les gouttes de pluie et les flocons de neige continuaient de mourir sur son crâne et son imperméable. Il ne bougea pas. Pas du tout. Et durant ce long moment, il ne pensa à rien. Aucune voiture n'était passée. Aucun piéton. On l'avait oublié. Ce n'était pas la première fois. Il finit par relever le col de son imperméable, serra la poignée de sa valise et se décida, avant que d'être totalement trempé, à traverser la place pour entrer dans un bar dont les lumières étaient déjà allumées alors qu'une pendule fichée sur un réverbère, à quelques mètres de lui, ne marquait pas encore tout à fait 16 heures.

> retour à la sélection